La duperie d'un seigneur

Dans cette nouvelle, j’ai revisité une légende de la Bigorre. Dans ma version, le Diable parvient à déjouer la ruse d’un seigneur. Revivez cette légende du XIIIème Siècle dans laquelle je rappelle la puissance de la mort, quel que soit son destin et sa condition humaine.

Enfermé depuis sept années, le seigneur Bos De Bénac dépérit dans cette geôle crasseuse, nauséabonde et partagée avec un rat apprivoisé. Lors de ses nombreux moments de désespoir, il ressasse inlassablement sa vie passée, celle qu’il menait avec sa femme, Hermance*,  en son hameau de Barry. Contraint de suivre Saint Louis, la Croisade lui avait tout pris. Les Maures l’avaient dépouillé de son nom, de son honneur, de son rang, de sa gloire sur les champs de bataille en Terre Sainte. De tout. Jusqu’à cet anneau coupé en deux, qui symbolisait l’amour avec sa jeune épouse pleine de vertus, et un signe de reconnaissance entre eux.

Il n’espérait plus son retour. Même de cet espoir, il était privé.
— Soyez maudits, rage Bos De Bénac contre ses geôliers. Il tape du poing contre le mur en espérant ne pas terminer sa vie dans cette prison insalubre.
— Ton épouse te pense mort et va se remarier, annonce une voix grave surgie d’un coin sombre de la cellule.
— Qui va là ? s’enquit le prisonnier, apeuré.

Il se tourne dans la direction et aperçoit un être anthropomorphe effrayant, reconnaissable à sa pilosité épaisse, ses cornes, ses griffes, ses pattes et sa queue fourchue de bouc. S’il n’était pas enchaîné par les chevilles, Bos se serait recroquevillé aussi loin que le permettait l’exiguïté de sa cellule. Inconsciemment, il se place sous la protection de la croix fixée au mur. Il se signe symboliquement, résigné à mourir. D’une démarche lente, son destin funeste s’approche de lui. Au-dessus du prisonnier, la croix se meut jusqu’à se retrouver inversée.
— Dans cette région, d’aucuns me nomment Iblis, mais, d’où tu viens, vous me craignez sous le nom de Satan ! répondit le Diable. Accepte de me laisser ton âme et tu rejoindras ta femme.

Par deux fois, Bos De Bénac refuse la proposition. A la troisième, il entérine l’offre en promettant de donner au Diable une partie du premier repas qu’il prendra avec sa femme. Le Diable fait disparaître les chaînes, soulève le prisonnier pour le placer sur son dos et s’envole. Le seigneur est déposé au pied de son château où ont lieu les préparatifs du mariage. Son épouse est contrainte de choisir le prétendant qui réussira les épreuves imposées par le sénéchal de Bigorre.
Bos n’est reconnu que par son vieux chien dont les jappements et les soubresauts interpellent enfin Hermance. Le seigneur chasse alors tous les prétendants et retrouve sa Dame. Leur allégresse se manifeste à tout le château. Les serviteurs sont d’ailleurs conviés à partager un festin digne de leurs retrouvailles.

La nuit venue, le Seigneur et sa Dame prennent une dernière pitance dans leur chambre. Bos De Bénac est toujours très épris de sa femme. Par respect, il avait attendu de se retrouver seul pour jauger les sentiments de sa douce. D’ailleurs, Chrétien de Troyes ne disait-il pas : « Nul s’il n’est courtois ni sage ne peut d’Amour rien apprendre. »
— Ma Dame, vous revoir comble mon cœur d’une joie indicible, exprime-t-il avec la même fougue qui le caractérisait sept ans plus tôt.
— Mon Seigneur est trop charitable avec moi alors, qu’après toutes ces années, je ne porte plus le même intérêt pour vous. Me pardonnerez-vous ? répond-elle.
— N’y pensez plus ma douce, la rassure son époux. Mon amour est intact et je ne doute pas que vous saurez à nouveau m’aimer.

Hermance acquiesce d’un sourire enjôleur, avant de détourner la conversation vers l’évasion de son époux, un sujet que son Seigneur s’obstinait à éluder depuis son retour.
— J’ai pactisé avec le Malin, lâche-t-il malgré lui. Enhardi par la réaction nullement effrayée de sa Dame, il lui narre toute l’histoire, sans rien omettre de sa captivité. Il lui présente même le plan qu’il avait échafaudé pour tromper le Diable.
Satan attendit la fin de l’histoire pour surgir auprès des deux complices, qui se gaussaient de cette duperie.
— Ton âme est mienne, annonce-t-il, sans préambule. Sans paraître terrifiée, l’épouse se dirigea vers la table où avaient été posées les assiettes.
— Attends, Démon, mon époux voulait te duper, explique Hermance, en lui tendant une assiette contenant des cosses de noix vides. Il pensait ainsi préserver son âme d’une éternité de souffrances.

Désappointé, le Diable s’empare des cosses de noix et les jette violemment contre le mur de la chambre, laissant un trou que nul ne pourra reboucher.
— Je le concède, s’excuse l’époux.
— Servez-vous et prenez le dû que mon Seigneur vous a octroyé, ordonne Hermance. Sans attendre une quelconque réponse du Diable, elle lui tend l’assiette de victuailles. Surpris puis courroucé, Bos De Bénac s’emporte contre son épouse. D’un claquement de doigts griffus, le Malin fige le mari, interrompant sa diatribe.
— Pourquoi agir ainsi ? s’enquiert le Diable.

Devant le silence interloqué de la femme, Satan l’incite à poursuivre en lui expliquant que son époux entendra leurs propos mais ne pipera mot.
— Son honneur l’oblige à respecter votre pacte, bafouille Hermance comme une évidence qui se justifie à elle-même.
— Cet homme est déshonoré, rétorque le Diable, balayant l’argument comme un avocat aurait contredit une plaidoirie. Gênée, l’épouse se réfugie dans un silence de quelques instants. Une éternité pour son époux. Puis elle soupire et se décide finalement à alléger sa conscience.
— Parce que je suis éprise d’un autre homme, concède-t-elle à demi-mot, pour cacher son embarras. Honteuse, elle cherche le pardon dans les yeux de son époux.

Le Diable prend alors l’apparence de l’homme dont était amoureuse la femme.
— Enfin une once de vérité, minaude le Diable.
L’amant se présente à l’époux, brièvement. Le Diable recouvre son apparence hideuse et restitue la mobilité à la statue seigneuriale. Incrédule, la femme reste sans voix lorsque son époux l’étreint fortement en signe de pardon. Puis, il se confie à Satan.
— Si je n’ai plus son amour, à quoi bon vivre ? Je ferai amende honorable de mes erreurs passées. Allez Malin, applique ta sentence !
— Unis dans la vie, vous le resterez en Enfer. Le Diable agrippe alors les deux amants, qui s’effondrent aussitôt.

* Hermance n’est pas le véritable prénom de l’épouse de Bos De Bénac.

L’inéluctabilité de la mort rend la vie plus belle. Profitez-en ! C’est tout le mal que je puisse vous souhaiter.

2 réponses

    1. Merci Florence. La légende originale ne se termine pas ainsi : le seigneur réussit à tromper le diable. J’ai jugé plus amusant d’inverser la situation pour que le Diable ne soit plus lésé… 666 !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *